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Le Bulvérisme, ou les fondements de la pensée du XXème siècle

Une traduction d’un extrait de “Bulverism, The Foundation of 20th Century Thought” par C.S. Lewis.

(Texte en langue anglaise)


Comme Emerson l’a dit quelque part [1], c’est une désastreuse découverte que celle que nous existons. J’entends par là qu’il est désastreux que, plutôt que pouvoir simplement prendre soin d’une rose, il est inévitable que nous songions à nous-même regardant la rose, avec notre cerveau propre, avec nos yeux propres. C’est désastreux parce que, si nous nous ne sommes pas très vigilants, la couleur de la rose est alors rapidement attribuée à nos nerfs optiques et son parfum à notre nez, et la rose finit par disparaître. Les philosophes de métier ont été préoccupés par cette grande disparition les deux derniers siècles mais personne ne les a vraiment écoutés. Mais le même désastre s’opère désormais à un niveau que nous pouvons tous comprendre.

Nous avons « découvert que nous existons » à deux nouveaux égards. Les freudiens ont découvert que nous existons en tant qu’amalgame de complexes. Les marxistes ont découvert que nous existons en tant que membres d’une classe économique. Dans le temps, il était supposé que si une chose semblait évidemment vraie à une centaine de personnes, alors elle était probablement vraie effectivement. Désormais, le freudien vous prescrirait de psychanalyser les cent personnes : vous trouveriez alors qu’ils pensent tous qu’Elizabeth Ière est une grande reine parce qu’ils partagent tous un complexe maternel. Leur pensée est psychologiquement corrompue à la racine. Le marxiste vous dira lui d’examiner les intérêts économiques des cent personnes ; vous trouveriez qu’ils pensent tous que la liberté économique est bonne parce qu’ils sont tous membres de la bourgeoisie dont la prospérité est accrue par une politique de laisser-faire [2]. Leur pensée est idéologiquement corrompue à la racine.

Tout ce manège est certainement très intéressant, mais nous n’avons pas toujours assez prêté attention au prix à payer pour cela. Ceux qui tiennent ce genre de propos devraient se voir poser deux questions. La première est la suivante : Toutes les pensées sont-elles corrompues à la racine, ou seulement certaines d’entre-elles ? La seconde : cette corruption invalide-t-elle la pensée corrompue — dans le sens de la rendre fausse — ou pas ?

S’ils disent que toutes les pensées sont corrompues de la même façon, alors, nous devons leur rappeler que la pensée freudienne et le marxisme sont autant des systèmes de pensée que la théologie chrétienne ou l’idéalisme philosophique. Le freudien et le marxiste sont dans le même bateau que nous, et ne peuvent donc nous critiquer d’une position de supériorité. Ils ont scié la branche sur laquelle ils étaient assis. Si, en revanche, ils disent que cette corruption n’invalide pas inévitablement leur pensée, alors elle n’invalide pas forcément la nôtre. Dans ce cas, ils épargnent leur propre branche, tout en épargnant la nôtre avec.

Leur seule ligne possible est de dire que certaines pensées sont corrompues et d’autres non — ce qui a l’avantage (si les freudiens et les marxistes voient cela comme tel) d’être ce que toutes les personnes saines d’esprit ont toujours pensé. Mais si c’est le cas, nous devons désormais demander comment savoir quelles pensées sont corrompues et quelles pensées ne le sont pas. Dire que celles qui sont corrompues sont celles qui correspondent aux désirs cachés de son auteur n’avance en rien. Certaines choses que j’aimerais croire peuvent se révéler vraies ; il est impossible d’imaginer un univers qui contredirait tous les souhaits de tous, à tous les égards et à tous les instants. Supposez qu’après avoir fait mes comptes, je pense posséder un solde important à la banque. Et supposez que vous cherchiez à découvrir si cette idée que je me suis faite n’est pas en réalité qu’un « vœu pieu ». Vous ne pourrez jamais venir à aucune conclusion en examinant mon état psychologique. Votre seule chance de le découvrir est de vous asseoir et de faire le calcul vous-même. Une fois la somme vérifiée, alors, et seulement alors, vous saurez si je possède ce solde ou non. Si vous découvrez que mon résultat est correct, toutes ces fumisteries à propos de mon état psychologique auront été en pure perte. Si vous découvrez que mon résultat est faux, il devient alors pertinent de déterminer quels ressorts psychologiques peuvent expliquer mon mauvais calcul, et la doctrine du désir caché est alors pertinente — mais seulement après avoir vous-même calculé la somme et découvert mon erreur sur des bases purement arithmétiques. Il en est de même avec toutes les pensées et tous les systèmes. En essayant de déterminer lesquels sont corrompus en spéculant sur les désirs de ceux qui les conçoivent, on ne peut que se ridiculiser. Il faut déterminer sur des bases purement logiques lesquels ne tiennent factuellement pas debout. Après, si on le souhaite, il est possible de poursuivre l’investigation et de chercher les causes psychologiques de l’erreur.

Autrement dit, il faut montrer qu’une personne a effectivement tort avant d’expliquer pourquoi elle a tort. Le procédé moderne est de supposer sans explication qu’elle a tort et de la distraire ensuite de cette question (la seule vraiment importante qui soit) en expliquant activement ce qui l’a menée à devenir aussi sotte. Lors des quinze dernières années, j’ai rencontré ce vice si fréquemment que j’ai dû lui donner un nom. Je l’appelle « bulvérisme. » Un jour, j’écrirai une biographie de son inventeur imaginaire, Ezéchiel Bulver, dont la destinée fut tracée à l’âge de 5 ans lorsqu’il entendit sa mère dire à son père, qui maintenait que les deux cotés d’un triangle additionnés ensemble sont plus long que le troisième : « Oh, tu dis cela parce que tu es un homme. » « À ce moment précis, nous assure E. Bulver, la merveilleuse vérité se révéla à ma raison naissante : la réfutation n’est pas nécessaire au débat. Supposez que votre opposant a tort, puis expliquez ce qui a mené à son erreur, et le monde sera à vos pieds. Chercher à prouver qu’il a tort ou, pire encore, cherchez à savoir s’il a tort ou non, et l’engouement collectif de notre époque vous écrasera. C’est ainsi que Bulver devint l’un des pères du XXème siècle.

Meme "Check your priviledge"“Check your priviledge” : expression surtout utilisée sur internet, elle a pour but de rappeler à son interlocuteur que le corps et le milieu dans lesquels il est né comportent des privilèges spécifiques. Le niveau de “privilège” supposé d’une personne donne plus au moins de valeur à sa parole.

Je rencontre les fruits de cette découverte absolument partout. Ainsi, je vois ma religion disgraciée sur l’idée que « le confortable pasteur avait toutes les raisons d’assurer au prolétaire du XIXème que la pauvreté serait récompensée dans l’autre monde. » Il avait sans doute bien des raisons en effet. En partant du postulat que le christianisme est une erreur, je vois clairement pourquoi certains trouveraient quelque intérêt à l’inculquer quand même. Je le comprends si bien que je peux évidemment retourner l’argument et dire que « le moderne a toutes les raisons d’essayer de se convaincre qu’il n’y a aucune punition éternelle derrière la morale qu’il rejette. » Le bulvérisme est en effet un jeu vraiment démocratique dans la mesure où tout le monde peut y jouer toute la journée, et il ne donne pas d’avantage déloyal à la petite et insupportable minorité qui raisonne. Mais, évidemment, il ne vous permet pas d’avancer d’un pouce afin de conclure si la religion chrétienne est effectivement -vraie ou fausse. Cette question doit être discuter sur des bases bien différentes, avec des arguments philosophiques et historiques. Les motivations cachées qu’ont certains de croire ou de ne pas croire, peu importe d’où elles sont issues, n’ont aucun rôle ici.

Je vois le bulvérisme à l’œuvre dans chaque débat politique. Les capitalistes doivent être de mauvais économistes parce que nous savons qu’ils veulent imposer le capitalisme, et de la même façon, les communistes doivent être de mauvais économistes parce que nous savons qu’ils veulent imposer le communisme. Il y a des bulvéristes dans chaque camp. En réalité, bien entendu, soit les doctrines des capitalistes sont fausses, soit celles des communistes, soit les deux ; mais on ne démêlera le vrai du faux qu’en raisonnant, jamais en insultant la psychologie de son opposant.

Tant que le bulvérisme n’a pas été écrasé, la raison ne saurait être à sa juste place dans les affaires humaines. Chaque camp tente de le dégainer ; mais la raison est-elle-même discréditée dans les tirs croisés. Pourquoi ne devrait-on pas discréditer la raison ? Il serait facile de pointer du doigt l’état actuel de notre monde pour toute réponse, mais la véritable justification est encore plus immédiate. Les forces qui discréditent la raison, dépendent elles-mêmes de la raison. Il faut raisonner, même pour bulvériser. Il s’agit d’essayer de prouver que toutes les preuves sont caduques. Si vous échouez, vous échouez. Si vous y parvenez, vous échouez encore plus, car la preuve que toutes les preuves sont caduques doit l’être aussi.

L’alternative est alors la suivante : d’un côté une pure idiotie auto-contradictoire, de l’autre une foi tenace en notre pouvoir de raisonnement, entretenue face à toutes les « preuves » de contamination que les bulvéristes peuvent apporter de tel ou tel penseur. Je suis prêt à admettre que cette foi a quelque chose de transcendant ou de mystique. Et alors ? Choisiriez-vous d’être un lunatique, plutôt qu’un mystique ?

[1] Ralph Waldo Emerson: dans Essays, Second Series 2_. EXPERIENCE_.

[2] En français dans le texte.


Un grand merci à la chaine YouTube CSLewisDoodle pour ses très bonnes vidéos (en anglais) ! Vous pouvez trouver la vidéo correspondant à ce texte en suivant ce lien.

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