"Groupies” à l’apparition des Beatles

De l’égalité

Une traduction de “Equality” par C.S. Lewis.

Publié dans The Spectator le 27 août 1943, puis dans le livre Present Concerns (1986).

(Texte en langue anglaise)


Je suis démocrate [1] parce que je crois que l’Homme est déchu. Je crois que beaucoup sont démocrates pour la raison inverse. L’enthousiasme démocratique est en bonne partie fondé sur les idées de gens comme Rousseau, qui croyaient en la démocratie parce qu’ils pensaient l’Humanité si sage et si bonne que tout le monde méritait une part dans son gouvernement. Le danger de défendre la démocratie à ce motif est qu’il est faux. Dès que cela est exposé au grand jour, ceux qui préfèrent la tyrannie en tirent directement profit. Il me suffit de regarder en moi-même pour voir en quoi cette conception est fausse. Je ne mérite pas une part dans le gouvernement d’un poulailler, encore moins dans celui d’une nation. La plupart des gens ne le méritent pas davantage ; ceux par exemple qui succombent aux attraits de la publicité, qui raisonnent uniquement à travers des slogans et qui circulent des rumeurs. Le véritable argument pour la démocratie est l’exacte opposé. L’humanité a chu si bas qu’aucun Homme n’est suffisamment digne de confiance pour disposer d’un pouvoir illimité sur ses congénères. Aristote disait que certaines personnes n’étaient bonnes qu’à être esclaves. Je ne le contredis pas. Mais je rejette l’esclavage parce que je ne vois aucun Homme bon à être le maître.

Ce postulat instaure une conception de l’égalité assez différente de celle à laquelle nous avons été habituée. Je ne pense pas que l’égalité soit une de ces choses (comme la sagesse, ou la joie) qui sont bonnes en elles-mêmes et pour elles-mêmes. Je pense qu’elle est à considérer au même titre qu’un remède, qui est bon parce que nous sommes malades, ou que les vêtements, qui sont bons parce que nous ne sommes plus innocents. Je ne pense pas du tout que l’autorité passée des rois, des prêtres, des maris, ou des pères, comme l’obéissance passée des sujets, des fidèles, des épouses, et des enfants, était en elle-même dégradante ou mauvaise. Je pense que cela était intrinsèquement aussi bon et beau que l’était la nudité d’Adam et Ève. Cela nous a été justement retiré parce les Hommes sont devenus mauvais et en ont abusé. Chercher à la restaurer serait commettre la même erreur que les nudistes. L’égalité légale et économique sont des palliatifs absolument nécessaires à la Chute et une protection contre la cruauté.

Mais un remède n’offre pas de quoi se sustenter. Il n’y a pas de subsistance spirituelle dans l’égalité parfaite. C’est la perception de cette réalité qui fait sonner si faux une bonne partie de notre propagande politique. Nous essayons de nous extasier de ce qui n’est rien de plus que la condition négative d’une bonne vie. C’est pour cela que l’imagination des gens est si facilement captée en en appelant à la soif d’inégalités, soit sous la forme romantique des films mettant en scène de fidèles courtisans, ou sous la forme brutale de l’idéologie nazie. Le tentateur utilise toujours les véritables faiblesses de notre propre système de valeurs ; il offre à nos désirs une subsistance, dont nous sommes affamés.

Lorsque l’égalité est traitée non comme médecine ou comme un instrument de sécurité, mais comme un idéal, nous commençons à alimenter cet état d’esprit étroit et envieux qui hait toute forme de supériorité. Cet esprit est la maladie particulière de la démocratie, comme la cruauté et la servilité sont les maladies particulières des sociétés de privilèges. Elle nous tuera si elle se répand. Celui qui ne peut concevoir ni une obéissance joyeuse et loyale d’un côté, ni accepter noblement et sans-complexe cette obéissance de l’autre — l’Homme qui n’a jamais même voulu mettre genou à terre ou s’incliner — est un barbare bien prosaïque. Mais ce serait de la pure folie de restaurer ces vieilles inégalités sur le plan légal ou tout plan extérieur. Leur place est tout autre.

Couple dansant le tango

Nous devons porter des habits depuis la Chute. Certes, mais à l’intérieur, sous ce que Milton appelait “ces déguisements malaisés” [2], nous voulons que le corps nu, c’est à dire le vrai corps, soit vivant. Il est bon qu’il puisse apparaître aux occasions appropriées : dans la chambre conjugale, dans l’intimité publique de bains pour hommes, et (évidemment) lorsqu’une urgence médicale ou d’une autre nature l’exige. De la même manière, sous les mêmes nécessaires atours d’égalité légale, toute la danse et l’harmonie hiérarchique de nos profondes inégalités spirituelles, allègrement acceptées, doivent vivre. Cela est vrai, évidemment, dans notre vie de chrétiens — comme fidèles nous pouvons obéir — d’autant plus parce que le prêtre n’a aucune autorité sur nous sur le plan politique. C’est vrai dans notre relation avec nos parents, nos professeurs, d’autant plus parce qu’il s’agit désormais d’une déférence choisie et spirituelle uniquement. Ce devrait être vrai aussi dans le mariage.

Ce dernier point mérite un peu de franc-parler. Les hommes ont tellement abusé de leur pouvoir sur leur épouse dans le passé qu’elles, parmi tous, sont susceptibles d’ériger l’égalité en idéal absolu. Mais Mme Naomie Mitchison a mis le doigt sur le nœud du problème. Ayez autant d’égalité que vous le voudrez dans nos lois maritales (le plus sera le mieux), mais sur un certain plan, consentir à l’inégalité, non, y prendre plaisir est une nécessité érotique. Mme Mitchison parle de femmes tellement nourries à cette revendication d’égalité que la simple sensation de l’étreinte d’un homme réveille en elles un ressentiment profond. Des mariages sont ainsi mis à la dérive [3]. C’est la tragi-comédie de la femme moderne qui, de Freud, a appris à considérer l’acte amoureux comme la chose la plus importante dans la vie, pour être ensuite inhibée par le féminisme dans cet abandon de soi qui seul peut en faire une réussite émotionnelle totale. Ne cherchant pas plus loin que son unique intérêt érotique, un certain degré d’obéissance et d’humilité semble (normalement) nécessaire de la part de la femme.

L’erreur ici a été d’assimiler toutes les formes d’affection à cette forme particulière que nous appelons amitié. Cette dernière implique en effet l’égalité. Mais cela est très différent des diverses formes d’amours qui peuvent exister à l’intérieur d’un même foyer. Des amis ne sont pas essentiellement absorbés l’un dans l’autre. C’est en faisant des choses ensemble que les amitiés éclosent — de la peinture, de la voile, prier, philosopher, combattre coude à coude. Des amis regardent dans la même direction. Des amoureux se regardent l’un l’autre, c’est à dire dans des directions opposées. C’est faire fausse route que de transférer la substance de ce qui définit une relation dans une autre.

Nous autres Britanniques devrions nous réjouir d’avoir réussi à atteindre une certaine démocratie légale (nous avons encore beaucoup à faire d’un point de vue économique) sans perdre notre monarchie cérémoniale. Car là, ancrée dans nos vies, se trouve une réponse à notre besoin d’inégalité, qui agit comme le rappel permanent qu’un remède ne peut en soi nous sustenter. L’attitude d’une personne vis-à-vis de la monarchie constitue donc une sorte de test. Certes, la monarchie peut facilement être tournée en ridicule, mais regardez bien les visages, notez bien les intonations de ses détracteurs. Ce sont des Hommes dont la racine en Eden a été coupée, qu’aucune rumeur de la polyphonie, que la danse, ne peuvent toucher ; des Hommes pour qui des galets posés en rang sont plus beaux qu’une arche. Et bien qu’ils désirent l’égalité parfaite, ils ne peuvent pas l’atteindre. Là où les Hommes ne peuvent honorer un roi, ils honorent à la place des millionnaires, des athlètes ou des stars de cinéma, si ce n’est des prostituées de quelque renom ou des malfrats. Car la nature spirituelle, comme la nature corporelle, doit être servie ; refusez-lui sa nourriture et elle avalera du poison.

"Groupies” à l’apparition des Beatles‘ »Groupies” à l’apparition des Beatles’

C’est pour cela que cette question revêt une importance tout à fait pratique. Chaque intrusion de l’esprit qui dit : “Je suis aussi bon que vous” [4] dans notre vie personnelle et spirituelle doit être combattue aussi jalousement que chaque intrusion de la bureaucratie ou des privilèges dans notre politique. La hiérarchie intérieure peut seule préserver l’égalitarisme extérieur. Les attaques romantiques contre la démocratie reviendront à la charge. Nous n’en serons jamais à l’abri tant que nous n’aurons pas déjà intériorisé tout ce que les antidémocrates pourront avancer et y aurons répondu mieux qu’ils ne le peuvent. La nature humaine n’endurera pas longtemps l’égalité parfaite si celle-ci sort du champ politique, où elle est à sa place, pour s’étendre aux champs intérieurs, plus concrets, plus vrais. Vêtissons-nous de l’égalité ; mais n’oublions pas de nous en déshabiller le soir venu.

[1] i.e., une personne qui croit en la démocratie.

[2] John Milton dans Le Paradis Perdu (1667), Livre IV, ligne 740.

[3] Naomi Mitchison, The Home and a Changing Civilization (Londres, 1934), Chapitre I, page 49–50.

[4] Référence à l’enseignement du diable à propos de la démocratie dans “Screwtape Proposes a Toast” de C.S. Lewis.


Un grand merci à la chaine YouTube CSLewisDoodle pour ses très bonnes vidéos (en anglais) ! Vous pouvez trouver la vidéo correspondant à ce texte en suivant ce lien.

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