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Vivre à l’ère atomique

Une traduction de “On Living in An Atomic Age” par C.S. Lewis.

Essai publié en 1948, puis dans le livre Present Concerns (1986).


Poster ancien, alarmiste à propos de la bombe atomique

A certains égards, nous surestimons beaucoup l’importance de la bombe atomique. “Comment sommes-nous censés vivre à l’ère atomique ?” Je suis alors tenté de répondre : Comme vous auriez vécu au XVIème siècle lorsque que la peste décimait Londres presque tous les ans, ou comme vous auriez vécu à l’ère des conquêtes vikings alors que des guerriers scandinaves pouvaient débarquer pour vous trancher la gorge à tout instant, ou encore comme vous vivez à présent, à une époque où frappent aussi le cancer, la syphilis, la paralysie, une époque de raids aériens, d’accidents ferroviaires et automobiles.

En d’autres mots, n’exagérons pas la nouveauté de notre situation. Croyez-moi, cher lecteur, vous et tous ceux que vous aimez étaient déjà condamnés à mort bien avant que la bombe atomique n’ait été inventée, et une bonne partie d’entre eux destinés à mourir d’une façon tout à fait déplaisante. Nous avions acquis, il est vrai, un avantage certain sur nos ancêtres grâce aux anesthésiants, et c’est un avantage que nous possédons encore. Il est tout bonnement ridicule de pleurnicher et de s’assombrir parce que des scientifiques ont ajouté une cause de mort prématurée de plus à un monde qui en regorge déjà ; un monde dans lequel la mort n’est pas un risque mais une certitude.

Il s’agit du premier point, et la conclusion à en tirer est de se ressaisir. Si nous devons être réduits à néant par une bombe atomique, qu’elle nous surprenne alors œuvrant à des choses raisonnables et humaines : en train de prier, de travailler, d’enseigner, de lire, d’écouter de la musique, de baigner nos enfants, de jouer au tennis, de discuter avec nos amis autour d’un verre et d’un jeu de fléchettes ; et non-pas recroquevillés sur nous-même comme des moutons apeurés, tremblant à l’idée de la bombe. Elle peut nous briser physiquement (comme le peut un microbe) mais elle ne doit pas l’emporter sur nos esprits.

“Mais, je vous entends répondre, ce n’est pas la mort — pas même une mort douloureuse et prématurée — qui nous inquiète. Ce risque n’est pas nouveau en effet. La nouveauté de la bombe atomique est qu’elle pourrait totalement et définitivement détruire la civilisation elle-même. La lumière pourrait s’éteindre pour toujours.”

Image faisant référence au COVID-19Une pandémie arrivera-t-elle à bout de l’humanité ?

Cela nous conduit au véritable sujet, mais laissez-moi exposer clairement ce que je pense être l’objet exact. Quel était précisément votre espoir quant à la destination finale de la civilisation avant que n’apparaisse la bombe ? À quoi doivent nous mener tous les efforts de l’humanité en fin de compte ? La vérité est connue de tous ceux qui ont un tant soit peu de notion scientifique, pourtant cela est étrangement très peu évoqué. La vérité est (presque sans aucun doute possible) que, avec ou sans la bombe, toute l’Histoire ne nous mène à RIEN. Les astrophysiciens n’ont aucun espoir que cette planète soit habitable de façon permanente. Les scientifiques savent bien que la vie organique ne pourra perdurer indéfiniment, où que ce soit dans l’univers matériel. Non seulement cette terre, mais toute la grande comédie, tous les astres de l’univers finiront par mourir. La Nature est un navire qui coule. Bergson parle de “l’élan vital” [1], et M. Shaw [2] parle de la “force vitale” comme s’ils pouvaient continuer pour toujours. Mais cette erreur provient du fait de se concentrer uniquement sur la biologie et d’ignorer les autres sciences. Un tel espoir n’existe pas. Sur le long cours, la Nature ne joue pas dans le camp de la vie. Si la Nature est tout ce qui existe, c’est à dire s’il n’est pas de Dieu et qu’il n’existe aucune autre forme de vie d’une essence extérieure à la Nature, alors tout ne peut se finir que d’une seule manière : un univers dans lequel toute vie est bannie sans retour en arrière possible. La vie n’aura été qu’une étincelle accidentelle, dont plus personne ne peut rendre témoignage. La bombe atomique peut certainement écourter sa durée sur notre planète, mais tout ce qui nous entoure, même si cela durait des milliards d’années, ne peut être que si infinitésimalement court comparé aux océans de néant qui nous ont précédé et qui nous suivrons que j’ai peine à m’inquiéter qu’on le raccourcisse encore.

Terre se consumant sous l’effet du réchauffement climatique

Les guerres, les changements climatiques (n’entrons-nous pas dans une de ces ères glacières ? [3]) et la bombe ne font que nous rappeler le genre de monde dans lequel nous vivons, ce que nous avons eu tendance à oublier dans la période faste d’avant 1914. Cette piqûre de rappel me semble être une bonne chose. Nous nous sommes réveillés d’un doux rêve et il est maintenant temps de nous confronter à la réalité.

Il est clair (une fois réveillé) que la véritable question n’est pas de savoir si la bombe va anéantir la “civilisation”. La question est de savoir si la “Nature” (ce qui est étudié par la science) est la seule chose qui existe. Parce que si vous répondez positivement à la seconde question, la première revient alors à se demander si cette inévitable oblitération des activés humaines peut être hâtée de notre propre fait, plutôt que de suivre son cours Naturel. C’est évidemment une question qui revêt une grande importance. Même sur un bateau qui coulera bien un jour ou l’autre, apprendre que le moteur est sur le point d’exploser ne laisserait personne indifférent. Cependant, je pense que ceux qui savaient que le bateau était en train de couler de toute manière ne seraient pas aussi émus en apprenant la nouvelle que ceux qui avaient oublié ce détail, et espéraient confusément que le bateau arriverait à bon port.

C’est donc à propos de la deuxième question qu’il nous faut trancher. Supposons tout d’abord que la Nature est tout ce qui existe. Supposons que rien n’a jamais existé et n’existera jamais excepté cet amas de matière flottant dans le temps et l’espace. Par une série de hasards infinitésimaux, cette matière a abouti à la création d’êtres tels que nous : des êtres conscients, sachant que leur propre conscience n’est que le résultat accidentel d’un processus aveugle, la rendant par là-même dépourvue de sens, bien que de notre point de vue (hélas !), elle semble si significative.

Dans cette situation il y a, je suppose, trois sorties possibles :

(1) se suicider. La Nature qui m’a donné (par pur accident) cette conscience qui me tourmente par cette incessante quête de sens dans un univers qui n’en offre aucun, m’a aussi donné par chance les instruments pour m’en débarrasser. Je refuse un cadeau inopportun. Je ne saurais être tourmenté plus longtemps.

(2) décider simplement d’en profiter au maximum. L’univers est absurde mais quitte à y prendre part, autant prendre tout ce qui est possible. Malheureusement, il n’y a plus grand chose à prendre dans ces conditions ; seulement les plaisirs des sens les plus grossiers. Comment aimer (si ce n’est dans le sens le vil qui soit) une femme tout en sachant (et se le rappelant constamment) que sa beauté, physique et psychologique, n’est que le produit de collisions d’atomes, et que votre propre réaction à ses attraits n’est qu’une sorte vibration psychique purement génétique ? Comment vraiment apprécier la musique tout en sachant pertinemment que le semblant de sens que vous semblez percevoir n’est que pure illusion ; que vous l’aimez uniquement parce que votre système nerveux est irrationnellement conditionné à l’aimer ? Il est toujours possible, au sens le plus bas de l’expression, de “passer du bon temps” ; mais seulement jusqu’à un certain cap, jusqu’à basculer de la sensualité froide à une véritable chaleur, un véritable enthousiasme, une véritable joie, jusqu’à être forcé de ressentir cette désharmonie navrante entre vos propres émotions et la réalité de l’univers dans lequel vous vivez en fait.

(3) défier l’univers. Il est possible de déclarer : “qu’il soit irrationnel, je ne le serai pas. Qu’il soit sans merci, je ferai preuve de compassion. Peu importe quel curieux hasard m’a produit, maintenant que je suis là, je vivrai selon des valeurs humaines. Je sais que l’univers finira par l’emporter, mais que m’importe ? Je vais me battre. Au milieu du grand gâchis, je persévèrerai, au cœur de la bataille, je ferai des sacrifices. Au diable cet univers !

Je suppose que la plupart d’entre nous, tout en restant matérialiste, oscillons malaisément entre la deuxième et la troisième attitude. Et bien que la troisième soit incomparablement la meilleure (elle est bien plus à même de “préserver la civilisation”), les deux finissent par rencontrer le même mur. Ce mur, celui de la dissonance de notre propre cœur avec la Nature, est évident dans la deuxième. La troisième semble éviter cet écueil en acceptant pleinement cette dissonance et en la défiant. Mais cela ne fonctionnera pas vraiment. Suivre cette voie, c’est maintenir des critères proprement humains face à l’arbitraire de l’univers. Ce faisant, ces critères sont alors posés comme extérieurs à l’univers, pouvant être mis en opposition à lui ; comme si nous pouvions juger l’univers grâce un instrument de mesure emprunté d’une autre source. Mais si (c’est ce que nous avions supposé plus haut) la Nature — la matière et l’espace-temps — est la seule chose en existence, alors il ne peut y avoir d’autre source pour ces critères. Il doit être, comme tout le reste la conséquence fortuite et vide de sens de forces aveugles. Loin d’être un éclairage extranaturel, grâce auquel la Nature peut être jugée, ils ne sont que le produit de l’état des atomes dans notre crâne de bête anthropoïde — ces états étant eux-mêmes le produit de causes totalement irrationnelles, a-anthropologique et amorale. La base sur laquelle nous pouvons défier la Nature s’écroule donc sous nos pieds. Les critères utilisés sont corrompus à leur source. Si nous dérivons nos critères d’un univers dénué de sens, ils doivent l’être tout autant.

Je pense que la plupart des gens de notre temps doivent d’abord aller au bout du raisonnement auquel mène cette perspective avant de pouvoir aborder pleinement la perspective opposée. Le naturalisme ne peut mener qu’à cela en fin de compte — à un désaccord définitif et irréconciliable entre ce que notre esprit prétend être et ce qu’il doit être en réalité si le naturalisme dit vrai. Il prétend être effectivement Esprit ; c’est à dire, raison, capable de percevoir les principes et les lois morales universels, et doué de libre arbitre. Mais si le naturalisme dit vrai, il n’est en fait qu’un amas d’atomes dans notre crâne, né du hasard. Une pensée ne nous naît jamais parce qu’elle est vraie mais seulement parce que les forces aveugles de la Nature nous y conduisent. Nous n’agissons jamais parce que c’est juste mais seulement parce que les forces aveugles de la Nature nous forcent à le faire. Ce n’est qu’après s’être confronté à cette conclusion absurde que l’on est enfin prêt à écouter cette voix qui murmure : “Et si nous étions vraiment Esprits ? Si nous n’étions pas des produits de la Nature ?

Car, vraiment, la conclusion naturaliste semble trop invraisemblable ! Tout d’abord parce que nous ne connaissons la Nature elle-même qu’à travers notre propre capacité de raisonner. Si la Nature, une fois parfaitement appréhendée, semble nous indiquer (c’est ce que les sciences nous disent) que notre esprit n’est qu’un agencement d’atomes, alors il doit y avoir une erreur quelque-part, car si c’était le cas, les sciences elles-mêmes ne seraient qu’agencement d’atomes et nous ne saurions leur donner quelconque crédit. Il n’y a qu’une issue à cette impasse. Il faut revenir à une vision bien antérieure. Nous devons simplement accepter que nous sommes des Esprits, des êtres libres et rationnels, habitant pour l’instant un univers irrationnel, et en conclure que nous ne sommes pas un produit de ce dernier. Nous sommes ici des étrangers. Nous venons d’ailleurs. La Nature n’est pas la seule chose qui existe. Il existe un “autre monde” et nous venons de celui-là. Cela explique pourquoi nous ne nous sentons pas totalement chez nous ici-bas. Un poisson est chez lui dans l’eau. Si nous étions de ce monde, nous devrions nous y sentir chez nous. Tout ce que nous ressentons à propos de la brutalité sauvage de la Nature [4], à propos de la mort, du temps et des choses qui passent, notre attitude à la fois distraite et pudique vis-à-vis de notre propre corps, tout cela est inexplicable si nous ne sommes qu’issus de la Nature. Si ce monde est l’unique monde qui existe, pourquoi trouvons-nous ses lois si terribles ou si curieuses ? S’il n’existe pas de mètre étalon autre part pourquoi celui offert par la Nature nous semble-t-il si insatisfaisant?

Mais qu’est-ce donc que la Nature dans ce cas ? Et pourquoi sommes-nous les prisonniers d’un monde qui nous soit si étranger ? Cette question devient étrangement moins sinistre dès lors qu’on réalise que la Nature n’est pas tout. Prise pour notre mère, elle est terrifiante et même abominable. Mais si elle n’est en fait que notre sœur — et que nous partageons le même Créateur — si elle est notre “sparring-partner”, la situation devient alors plus tolérable. Peut-être ne sommes-nous pas ici en prisonniers mais en colons : considérez seulement ce que nous avons accompli avec le chien, le cheval ou même la jonquille. Elle est, il est vrai, une rude camarade de jeu. Elle est mauvaise par certains aspects. Expliquer pourquoi nous emporterait trop loin : je devrais alors évoquer les puissances et principautés [5] et tout cela semblerait de la pure mythologie aux lecteurs modernes. Ce n’est pas le lieu d’un tel exposé et ces questions ne sont pas essentielles ici. Il suffit de dire que la Nature, comme nous mais à sa façon, s’est éloignée de son Créateur, bien que brillent encore en elle les lueurs de son ancienne beauté. Nous ne devons pas adorer ces lueurs mais il nous appartient d’en jouir. La Nature ne peut rien nous apprendre. Il s’agit de vivre par notre propre loi et non par la sienne : suivre publiquement et intérieurement la loi de l’amour et de la tempérance, même quand cela semble suicidaire, et non celle de l’hostilité et de l’accaparement, alors même qu’ils semblent nécessaires à notre survie. Car ne pas faire passer la survie en premier fait partie intégrante de la loi spirituelle, pas même la survie de l’espèce. Nous devons résolument nous convaincre que la survie de l’Homme sur cette Terre, et à plus grands égards la survie de notre nation, de notre culture, de notre classe sociale ne mérite pas d’être acquise si elle ne peut l’être par des moyens honorables et conformes à la miséricorde.

Le sacrifice n’est pas aussi grand qu’il semble l’être. Rien n’est si dommageable à notre espèce ou à notre nation que la détermination de la survie à tout prix. Ceux qui travaillent à quelque chose de plus grand que notre civilisation sont les seuls grâce auxquels la civilisation a une chance de perdurer. Ceux qui ont le plus désiré le Ciel, ont le mieux servi la Terre. Ceux qui aiment Dieu plus que les Hommes sont ceux qui font le plus pour eux.

[1] En français dans le texte. L’élan vital est un principe philosophique émis par le philosophe français Henri Bergson en 1907 dans son livre L’Évolution créatrice pour expliquer l’évolution et le développement des organismes.

[2] Georges Bernard Shaw. S’inspirant des enseignements de Charles Darwin, il fonde sa philosophie sur l’évolution, force encore mystérieuse, qu’il appelle « Force de la vie », puissance imparfaite qui cherche à atteindre la perfection.

[3] Rappelez-vous que le texte a été publié en 1948.

[4] « Nature red in tooth and claw » dans le texte anglais. Popularisée par le poème “In Memoriam A.H.H.” de Alfred, Lord Tennyson, cette expression évoque la sauvagerie et la violence de la nature. Bien que le poème ait été publié une décennie avant la théorie de Darwin, l’image fut adoptée par les soutiens et les opposants à la théorie de l’évolution.

[5] Eph 6:12« Car nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes. »


Un grand merci à la chaine YouTube CSLewisDoodle pour ses très bonnes vidéos (en anglais) ! Vous pouvez trouver la vidéo correspondant à ce texte en suivant ce lien.

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