Le poison du subjectivisme

Une traduction de « The Poison of Subjectivism » par C.S. Lewis.

Extrait du livre « The Abolition of Man » (L’abolition de l’Homme) publié en 1943.

(Texte en anglais)


La cupidité et l’orgueil des Hommes sont d’invariables causes de misères et de vices, mais à certaines périodes de l’Histoire, l’influence d’une philosophie néfaste peut considérablement les aggraver. Une pensée correcte ne changera pas des hommes mauvais en bons ; mais une erreur purement théorique peut supprimer les garde-fous usuels au mal et priver les bonnes intentions de leur soutien naturel. Une erreur de ce type est actuellement considérablement propagée. Je ne parle pas des philosophies de la puissance des pays totalitaires, mais de quelque chose de plus profond, plus largement répandu, qui a en effet offert à ces philosophies de la puissance une occasion rêvée. Je parle du subjectivisme.

Après avoir étudié son environnement, l’Homme a commencé à s’étudier lui-même. Jusqu’à là, il avait admis comme fondement sa raison et abordait toute chose à travers elle. Désormais, sa propre raison est devenue l’objet : c’est comme sortir un œil pour observer nos yeux. Ainsi étudiée, la raison lui apparaît comme l’épiphénomène qui accompagne les liaisons chimiques et électriques dans le cortex, qui est lui-même le résultat contingent d’une évolution biologique aveugle. Sa propre logique, jusqu’alors reine à laquelle tous les événements dans tous les mondes imaginables devaient obéir, devient parfaitement subjective. Il n’y a aucune raison de supposer qu’elle permet d’accéder à la vérité.

Tant que cette destitution ne concerne que la pensée théorique il ne peut être complet. Le scientifique doit supposer la validité de sa propre logique (à la bonne vieille manière de Platon ou Spinoza) pour prouver même que sa logique est parfaitement subjective, et ainsi, il ne peut qu’effleurer le subjectivisme. Il est vrai que cela va parfois assez loin. J’ai entendu que certains scientifiques modernes ont complètement rayé les mots vérité et réalité de leur vocabulaire et considèrent que la fin de leur travail n’est pas de connaître ce qui est mais seulement d’obtenir des résultats pratiques. C’est sans nul doute un très mauvais signe. Mais, de façon générale, le subjectivisme va tellement mal de pair avec la recherche que le danger dans ce domaine est toujours repoussé.

Mais c’est lorsqu’il s’agit de la raison pratique que les effets néfastes prennent toutes leur mesure. Par raison pratique, j’entends notre jugement du bien et du mal. Si vous êtes surpris que j’inclue cela sous le terme de raison, laissez-moi vous dire que votre surprise est elle-même une conséquence du subjectivisme dont il est question. Jusqu’à l’époque moderne aucun penseur de premier plan n’avait jamais douté de la rationalité de nos jugements de valeur ni de l’objectivité de leurs découvertes. Il était pris pour acquis que pour ce qui est de la tentation, la passion était opposée, non pas à un simple sentiment, mais à la raison. Platon pensait ainsi, puis Aristote à sa suite, puis Hooker [1], Butler [2] et Docteur Johnson [3]. La vision moderne est radicalement différente. On ne considère plus du tout que les jugements de valeur soient vraiment des jugements. Ils sont des sentiments, des complexes, ou des attitudes, créés dans une communauté par la pression de son environnement et de ses traditions, et ils diffèrent donc d’une communauté à une autre. Dire qu’une chose est bonne, ne revient qu’à exprimer notre sentiment à ce sujet ; et notre sentiment à ce sujet est le sentiment auquel nous avons été conditionnés socialement.

Moise et les tables de la LoiMoise et les tables de la Loi

Mais s’il en est ainsi, nous aurions tout aussi bien pu être conditionnés autrement. Le réformateur, ou l’expert éducatif pense donc ainsi : « Peut-être aurait-il été mieux autrement. Travaillons à améliorer notre moralité. » De cette idée, apparemment innocente, naît ce fléau qui achèvera certainement notre espèce (et, selon moi, condamnera notre âme) s’il n’est pas vaincu ; la croyance infernale que les Hommes peuvent créer de nouvelles valeurs, qu’une communauté peut choisir son idéologie comme on choisit sa chemise. Chacun est outré quand il entend que les allemands choisissent de définir la justice comme ce qui est dans les intérêts du Troisième Reich. Mais on oublie que cette indignation ne repose sur absolument rien si nous regardons nous-mêmes la morale comme un sentiment subjectif que l’on peut modeler à son bon plaisir. S’il n’y a pas de standard objectif de ce qui est bon, dépassant les Allemands, les Japonais et nous-mêmes, que nous nous y soumettions ou non, alors évidemment les Allemands sont aussi compétents pour définir leur idéologie que nous pour définir la nôtre. Si « bon » et « meilleur » ne sont des termes qui tirent leur sens uniquement de l’idéologie propre à chaque peuple, alors une idéologie elle-même ne peut évidemment pas être meilleure ou pire qu’une autre. Si l’instrument de mesure n’est pas indépendant de ce qui est mesuré, on ne peut pas mesurer. De la même façon, il est inutile de comparer entre elles les idées morales de différentes époques : le progrès et la décadence sont tous deux vides de sens.

Ces évidences se résument en une unique proposition. Mais on peut avoir une idée de la confusion actuelle grâce à l’effort lors duquel le réformateur moral qui, après avoir défini « bon » comme « ce que nous avons été conditionné à aimer », se propose d’étudier sans la moindre objection s’il serait « meilleur » d’être conditionné à aimer autre chose. Qu’est-ce que « meilleur » peut donc bien vouloir dire ?

Il a le plus souvent derrière la tête cette idée que s’il jette à la poubelle le système traditionnel de jugement, ou de valeur, il trouvera quelque chose d’autre, quelque chose de plus « tangible » ou « solide » sur lequel baser un nouveau système de valeur. Il dira par exemple : « nous devons abandonner ces tabous irrationnels et baser nos valeurs sur le bien de la communauté » – comme si le précepte « Tu devras promouvoir le bien de la communauté » n’était pas qu’une variation verbeuse de « fais comme tu voudrais qu’il te soit fait » qui n’a elle-même pas d’autre base que le vieux système de jugement de valeur universel qu’il prétend rejeter. Ou alors, il cherchera à baser ses valeurs sur des fondements biologiques et nous dira que nous devons agir en toute chose pour la préservation de l’espèce. Il ne semble apparemment pas anticiper la question suivante : « pourquoi l’espèce devrait-elle être préservée ? ». Il prend cela pour acquis parce qu’au fond il se repose sur le jugement de valeur traditionnel. S’il partait, comme il le prétend, d’une page blanche, il n’atteindrait jamais ce principe. Il essaye de temps à autre de se rattraper en invoquant « l’instinct ». « Notre instinct nous pousse à préserver l’espèce » pourrait-il dire. Mais est-ce le cas ? Et si c’est le cas, qui nous commande de suivre nos instincts ? Et pourquoi devrions nous suivre cet instinct, contre tant d’autres en conflit avec cette idée de conservation de l’espèce ? Le réformateur ne sait que certains instincts doivent être suivis au détriment des autres seulement parce qu’il les juge par un standard, ce standard étant, encore une fois, la morale traditionnelle qu’il prétend supplanter. Les instincts eux-mêmes ne peuvent évidemment pas constituer les fondements pour hiérarchiser les différents instincts entre eux. Si on étudie les instincts sans posséder une connaissance a priori de leur respectabilité relative, on ne pourra jamais la tirer d’eux-mêmes.

Toute cette tentative de dépeindre les valeurs traditionnelles comme quelque chose de subjectif et d’y substituer un nouveau système de valeurs est caduque. Comme essayer de se soulever soi-même par le col. Inscrivons dans le marbre deux propositions pour les avoir bien en tête :

  1. L’esprit humain n’a pas plus la capacité d’inventer de nouvelles valeurs qu’il n’a celle de planter un nouveau soleil dans le ciel ou une nouvelle couleur primaire dans le spectre colorimétrique.
  2. Chaque tentative de le faire consiste à sélectionner arbitrairement un des préceptes de la morale traditionnelle, à l’isoler du reste, et à l’ériger comme un unum necessarium.

Cette seconde proposition nécessite une petite illustration. Ordinairement, la morale nous dicte d’honorer ses parents et de chérir ses enfants. En isolant le second terme seulement, on bâtit une éthique futuriste pour lequel la perspective de la « postérité » est le seul critère. La morale ordinaire nous dicte de garder nos promesses et de nourrir les indigents. En isolant le second précepte, on aboutit à une éthique communiste dans laquelle la « production » et la distribution de biens au peuple sont les seuls critères de valeur. Ordinairement la morale nous dicte, ceteris paribus [4], d’aimer nos semblables et concitoyens plus que les étrangers. En isolant ce précepte, on peut aboutir soir a une éthique aristocratique pour laquelle la classe sociale est le seul critère ou à une éthique racialiste dans laquelle le seul critère reconnu est celui du sang. Ces systèmes monomaniaques sont ensuite utilisés comme fondement à partir duquel attaquer la morale traditionnelle ; mais de façon tout à fait absurde, puisqu’ils ne tirent leur semblant de validité que d’elle. Partant de rien, avec aucun présupposé de valeurs, il est impossible de parvenir à aucun d’entre eux. Si le respect pour ses parents ou pour les promesses données ne sont que des produits dérivés subjectifs, alors la nature physique, le respect pour la race ou la postérité le sont autant. Le tronc sur lequel le réformateur voudrait abattre sa hache est le seul support de la branche particulière qu’il voudrait garder.

Toute idée de moralité « nouvelle », « scientifique » ou « moderne » doit alors être écartée comme une simple confusion de l’esprit. Il n’y a que deux choix possibles. Soit les préceptes de la morale traditionnelle doivent être acceptés comme des axiomes de la raison pratique qui n’admettent ni ne requièrent aucun argument pour les soutenir et, alors, ne pas les comprendre revient à forfaire son appartenance à l’humanité ; soit il n’existe pas de valeur du tout, et ce que l’on a pris pour des valeurs était en réalité des projections d’émotions irrationnelles particulières. Il est tout à fait futile, après avoir écarté la morale traditionnelle avec la question, « pourquoi devrait-on s’y soumettre ? », d’essayer ensuite de réintroduire des valeurs à une étape plus avancée de l’établissement de la philosophie. N’importe quelle valeur que l’on réintroduira pourra être contrée de la même façon. Chaque argument pour la soutenir sera une vaine tentative de tirer des conclusions impératives de prémices indicatives. Cela est impossible.

Contre ce point de vue, l’esprit moderne a deux lignes de défense. La première prétend que la morale traditionnelle diffère au cours du temps et de l’espace – qu’il n’y a en fait pas une morale mais un millier. La seconde s’écrie que se lier à un code moral immuable reviendrait à interdire tout progrès et à consentir à la stagnation. Les deux sont absurdes.

Attaquons-nous à la seconde en premier. Et retirons-lui cette force émotionnelle illégitimement gagnée de l’emploi du mot « stagnation » et de ce qu’il suggère de flaque et d’eau croupie. Si de l’eau reste en place trop longtemps, elle finit par puer. En déduire donc que tout ce qui reste en place longtemps doit être périmé est devenir victime de la métaphore. L’espace ne pourrit pas parce qu’il préserve ses trois dimensions. Le carré de l’hypoténuse ne s’est pas défraîchi parce qu’il est toujours égal à la somme des carrés des deux autres côtés. L’amour n’est pas déshonoré par sa constance, et quand nous nous lavons les mains, nous recherchons la stagnation, nous cherchons à « retourner à la situation passée », en voulant restaurer artificiellement le statu quo de l’état de nos mains telles qu’elles ont commencé la journée, et en cela résister à la tendance naturelle qu’auraient nos mains à se salir continuellement de notre naissance jusqu’à notre mort. En lieu du terme ‘stagnant’ qui possède une composante émotionnelle forte, utilisons plutôt le mot ‘permanent’, plus neutre. Une morale permanente est-elle un obstacle au progrès ? Au contraire, sans un standard constant le progrès est impossible. Si le bien est un point fixe, il est au moins possible de s’en approcher encore et encore ; mais si le terminus est aussi mobile que le train, comment le train pourrait-il espérer un jour l’atteindre ? Notre compréhension du bien peut changer, mais elle ne peut changer en bien ou en mal s’il n’y a pas de bien absolu et immuable auquel se référer. Nous pouvons essayer d’approcher la vérité, seulement si l’unique vérité parfaite est « stagnante ».

Pourtant, on pourra me retorquer que j’ai tout juste admis que notre idée de ce qui est bon peut s’améliorer. Comment cela est-il conciliable avec l’opinion que la « morale traditionnelle » est le depositum fidei dont on ne peut s’écarter ? La réponse peut être comprise si on compare ce qu’est une véritable avancée morale à une simple innovation. Des stoïciens et de la pensée de Confucius : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent » ; à la position chrétienne : « fais comme tu voudrais qu’il te soit fait », il s’agit d’une véritable avancée. La morale de Nietzche est une simple innovation. La première est une avancée parce que personne qui n’eut pas admis la validité de l’ancienne maxime pourrait trouver une raison d’admettre la nouvelle et quiconque qui eut admis l’ancienne reconnaitrait la nouvelle comme une extension du même principe. S’il la rejette, il doit la rejeter comme étant superflue, ayant été poussée trop loin, pas comme quelque chose simplement étranger à son propre système de valeurs. En revanche, l’éthique nietzschéenne ne peut être acceptée qu’à la condition de refuser totalement la morale traditionnelle comme une pure erreur et donc de se mettre dans la position de ne pas pouvoir trouver de fondation solide pour émettre le moindre jugement de valeur. C’est la différence entre celui qui nous dit : « vous aimez vos légumes à peu près frais : pourquoi ne pas les faire pousser vous-même et les manger juste sortis de terre ?» et celui qui dit : « jetez tout cela et essayez plutôt les briques et les mille-pattes ». En fin de compte, les véritables avancées morales sont réalisées de l’intérieur de la tradition morale existante et dans l’esprit de cette tradition et peuvent être comprises uniquement à la lumière de celle-ci. Celui qui rejette la tradition ne peut pas la juger de l’extérieur. Comme Aristote le disait, il n’a pas d’arche, pas de prémices.

Qu’en est-il de la deuxième objection des modernes – celle qui stipule que les normes éthiques varient tellement entre les différentes cultures qu’il n’y a aucune tradition commune. La réponse est qu’il s’agit d’un mensonge – un pur et simple mensonge. Quelqu’un daignant aller à la bibliothèque et passer quelques jours à lire l’encyclopédie des religions et des éthiques [5] découvrira aussitôt une grande unité de la raison pratique chez les Hommes. De l’hymne babylonien à Samos [6], des lois de Manu [7], du livre des morts [8], des Analectes [9], des stoïciens, des platoniciens, des aborigènes d’Australie et des peaux-rouges, il rencontrera encore et encore les mêmes dénonciations, avec une monotonie triomphante, de l’oppression, du meurtre, de la traîtrise, de la duplicité, et les mêmes injonctions de bonté envers les anciens, les plus jeunes et les plus faibles, d’aumône, d’impartialité et d’honnêteté. Il pourra être surpris (je l’ai certainement été) de découvrir que le principe de pardon est plus largement répandu que celui de justice. ; mais il ne pourra plus longtemps douter qu’il existe des lois naturelles. Il existe évidemment des différences. Certaines cultures présentent même certains manquements – tout comme certains sauvages ne possèdent pas de système numérique allant jusqu’à vingt. Mais le chaos qu’on veut nous présenter – qu’aucune forme de valeur universelle ne se dessine – n’existe tout simplement pas et cette idée doit être réfutée où qu’elle soit avancée. Loin de trouver le chaos, on trouve exactement ce à quoi on est en droit de s’attendre si le bien est en effet quelque chose d’objectif et que la raison est le moyen à travers laquelle nous l’appréhendons – c’est-à-dire, un large accord de fond avec différents aspects mis en valeurs localement, et probablement aucun endroit où le code est complet.

Les deux grandes méthodes pour obscurcir ce fait sont les suivantes. Premièrement, on peut se focaliser sur les divergences concernant la morale sexuelle que la plupart des moralistes considèrent comme appartenant à la loi positive plutôt qu’à la loi naturelle, mais qui suscite beaucoup d’émois. Les différences de définition de l’inceste ou la question de la polygamie et de la monogamie tombent dans le même panier. (Il est faux de dire que les Grecs ne réprouvaient pas la perversion sexuelle. La boutade continue de Platon à ce sujet en dit plus long que la stricte prohibition d’Aristote. On glousseainsi seulement de ce qu’on considère, au moins comme une peccadille : les blagues au sujet de l’alcoolisme dans Pickwick [10], loin de prouver que l’Angleterre du XIXème siècle ne le réprouvait pas, prouve le contraire. Il y a une différence de degré énorme entre la vision grecque de la perversion est celle des chrétiens, mais pas une opposition. La seconde méthode est de traiter comme des différences de jugement de valeur ce qui consiste en fait en désaccord sur les faits. Ainsi les sacrifices humains, la persécution des sorcières, sont cités comme preuves de morales radicalement différentes. Mais les véritables différences résident ailleurs. Nous ne chassons plus les sorcières parce que nous avons cessé de croire en leur existence. Nous ne sacrifions plus d’être humain pour éviter les épidémies, parce nous avons cessé de penser qu’elles puissent être stoppées ainsi. Nous continuons à « sacrifier » des hommes à la guerre et nous chassons les espions et les traîtres.

Jusqu’ici, j’ai considéré uniquement les objections qu’un non-croyant pourrait apporter contre la doctrine d’un système de valeur objectif, ou contre la Loi Naturelle. Mais de nos jours, nous devons aussi nous tenir prêts à rencontrer des objections venant de chrétiens. « Humanisme » et « Libéralisme » sont devenus de simples termes de désapprobation et il est probable qu’ils soient utilisés par ceux de la position à laquelle je m’attaque. Derrières ces deux termes, réside un véritable problème théologique. Si nous acceptons les platitudes initiales de la raison pratique comme les prémices indiscutables de toute action, ne faisons-nous pas alors confiance à notre raison au point d’ignorer la Chute, et ne régressons-nous pas en faisant allégeance à une abstraction plutôt qu’à une personne ?

Concernant la Chute, je prétends que la teneur générale des écritures ne nous pousse pas à croire que la connaissance de la Loi a été dégradée au même degré que notre capacité à nous y conformer. Bien téméraire serait celui qui prétendrait comprendre plus clairement la condition de l’Homme déchu que saint Paul. Dans le chapitre Romains 7 dans lequel il clame le plus fortement notre incapacité à garder la loi morale, il clame aussi avec confiance que nous percevons la bonté de la loi et nous réjouissons en suivant la loi selon l’Homme intérieur. Il se peut que notre vertu soit salie et en lambeaux, mais le christianisme ne laisse pas entendre que notre perception du bien soit dans le même état. Elle est sans aucun doute altérée ; mais il y a une nette différence entre une mauvaise vue et la cécité. Une théologie qui tend à présenter notre raison pratique comme impotente va droit au désastre. Si nous admettons que ce que Dieu entend comme « bon » est radicalement différent de ce que nous pouvons juger être bon, il n’y plus de différence entre la vraie religion et l’adoration du malin.

L’autre objection est bien plus redoutable. Si nous concédons que notre raison pratique naît vraiment de la raison et que ces impératifs fondamentaux sont aussi absolus et catégoriques qu’ils prétendent l’être, alors nous leur devons une allégeance indéfectible. Notre allégeance envers Dieu est aussi absolue. Et ces deux allégeances doivent, d’une façon, ne faire qu’une. Mais comment peut-être comprise cette relation entre Dieu et la loi morale ? Dire que la loi morale est la loi de Dieu ne peut pas être une réponse suffisante. Une chose est-elle bonne parce que Dieu l’ordonne ou Dieu l’ordonne-t-il parce elle est bonne ? Dans le premier cas, si le bon est défini comme ce que Dieu commande, alors la bonté de Dieu lui-même est vide de son sens et les ordres d’un démon omnipotent auraient les mêmes prétentions que ceux du « Dieu juste ». Dans le second cas, nous semblons admettre une dyarchie cosmique, ou même peignons Dieu comme simple exécutant d’une loi extérieure à lui-même et le précédant. Aucune de ces deux perspectives n’est acceptable.

Il est important de rappeler que la théologie chrétienne ne présente pas Dieu comme une personne. Elle le croit être tel qu’en lui une trinité de personnes est compatible avec une Déité unique. En ce sens, elle pense qu’il est très différent d’une personne, tout juste comme un cube, dans lequel six carrés sont compatibles avec l’unité du solide, est différent d’un carré (les plus bas de plafond, cherchant à imaginer un cube, imagineraient six carrés coïncidant, détruisant ainsi la distinction entre eux, ou ils pourraient les imaginer les uns à côté des autres, détruisant ainsi l’unité. Notre difficulté à appréhender la Trinité est de même nature.) Il se peut donc que cette dualité qui semble s’imposer à nous lorsque nous pensons, d’un côté à notre Père qui est aux Cieux, et de l’autre aux impératifs de la loi morale qui s’imposent, n’est pas une simple erreur mais une perception réelle (bien qu’imparfaite et inférieure) des choses qui seraient nécessairement divisées dans leurs façons d’apparaitre à l’expérience humaine mais ne le sont pas tant dans l’être absolu du Dieu supra-personnel. Quand nous tentons de considérer une personne et une loi, nous sommes forcés de nous représenter que cette personne, soit obéit à cette loi, soit la dicte. Et lorsque nous pensons à Dieu la dictant, nous sommes tenus à penser qu’Il le fait suivant une règle de bonté encore plus absolue (dans ce cas, cette règle, et non Lui-même, serait seigneur), ou alors qu’Il le fait arbitrairement par un sic volo, sic jubeo [11] (dans ce cas, Il ne peut être considéré ni bon ni sage). Mais il est probable qu’ici, ce soient nos catégories qui nous trahissent. Il serait vain, avec nos faibles ressources mortelles, de tenter de corriger nos catégories – ambulavi in mirabilibus supra me. Mais il est possible de poser ces deux négations : Dieu n’obéit ni ne dicte la loi morale. Le bon est incréé ; il n’aurait jamais pu être autrement ; il n’a pas la moindre contingence ; il repose, comme le disait Platon, de l’autre côté de l’existence. C’est le Rita [12] des Hindous par lequel les dieux eux-mêmes tirent leur essence, le Tao [13] des chinois par lequel toutes les réalités procèdent. Mais nous, favorisés au-delà des plus sages païens, savons ce qui repose au-delà de notre existence, ce qui n’admet aucune contingence, ce qui déploie sa divinité sur tout le reste, ce qui est la source de toute existence, ce qui n’est pas simplement une loi mais aussi un amour créateur, un amour engendré, et un amour qui entre ces deux derniers, est aussi imminent chez tous ceux qui partagent l’unité de la vie divine. Dieu n’est pas simplement bon, mais il est la bonté. La bonté n’est pas simplement divine, mais elle est Dieu.

Tout cela n’est peut-être que de l’adroite spéculation : cependant je pense que rien de moins ne peut nous sauver. Un christianisme qui ne voit pas la morale et l’expérience religieuse converger l’une vers l’autre pour se rencontrer à l’infini, pas l’infini négatif, mais l’infini positif, celui du Dieu vivant et pourtant supra personnel, n’a en fin de compte rien pour se distinguer de l’adoration diabolique ; et une philosophie qui n’accepte pas de valeur éternelle et objective ne peut nous mener qu’à la ruine. La question n’est pas non plus sans importance. Nombreux sont les « planificateurs » populaires sur la scène politique, les sobres scientifiques dans un laboratoire scientifique qui pensent, en fin de compte, ce que les fascistes pensent. Il croit que le « bien » signifie ce que les Hommes sont conditionnés à approuver. Il croit qu’il est de son devoir et des gens comme lui de conditionner l’Homme ; de modeler des consciences par eugénisme, par la manipulation psychologique des enfants, par l’éducation publique d’état et par la propagande de masse. Parce qu’il est confus, il ne réalise pas encore totalement que ceux qui modèlent la conscience ne peuvent pas y être sujets. Mais il doit admettre la logique de cette position tôt ou tard ; et dès lors qu’il l’admet, quelle barrière reste-t-il entre nous et la séparation définitive de la race en un groupe de quelques conditionneurs qui se tiennent en dehors de la morale, et celui des nombreux conditionnés pour lesquels la morale qui s’impose est créée au bon plaisir des experts. Si « bon » correspond seulement à l’idéologie locale, comment ceux qui inventent l’idéologie locale peuvent-ils être guidés par une quelconque idée de ce qui est bon ? L’idée de liberté elle-même présuppose une loi morale objective qui dépasse les dirigeants et les dirige. Le Subjectivisme à propos des valeurs est pour toujours incompatible avec la démocratie. Nous et nos dirigeants sommes de la même nature tant que nous somme sujets à une seule et même loi. Mais s’il n’y a pas de loi naturelle, l’esprit de chaque société est la création de ses dirigeants, éducateurs et conditionneurs ; et tout créateur se tient au-dessus et en-dehors de sa création.

Si nous ne retournons pas à la primaire et enfantine certitude que les valeurs sont objectives, nous périrons. Dans le cas contraire, nous vivrons peut-être, et un tel retournement pourrait avoir un avantage mineur. Si nous croyions en la réalité absolue des lieux communs de la morale élémentaire, nous valoriserions ceux qui sollicitent notre vote par d’autres critères que ceux qui sont actuellement à la mode. Tant que nous croyons que le « bon » est à inventer, nous demandons de nos dirigeants des qualités telles que la « vision », le « dynamisme », la « créativité » et autres. Si nous revenions à la pensée objective, nous demanderions des qualités plus rares et bien plus avantageuses – vertu, savoir, application, habileté. La « vision » est en solde, ou prétend l’être, absolument partout. Mais présentez-moi plutôt un homme qui prendra uniquement ce qui lui est dû, qui refusera d’être corrompu, qui ne tordra pas les faits et qui a appris son métier.


[1] Richard Hooker (1554-1600)

[2] Joseph Butler (1692-1752)

[3] Samuel Johnson (1709-1784)

[4] Ceteris paribus (forme complète : ceteris paribus sic stantibus) est une locution latine se traduisant par « toutes choses étant égales par ailleurs » en français.

[5] Encyclopædia of Religion and Ethics est une œuvre en 12 volumes éditée par James Hastings, écrite entre 1908 et 1927 par de nombreux contributeurs. Elle ne couvre pas que la religion mais des centaines d’autres sujets, incluant le folklore, les mythes, les rituels, la psychologie, etc.

[6] Les Hymnes sont des textes de l’ancienne Mésopotamie. Les tablettes sur lesquelles ils sont inscrits sont parmi les plus vieux artefacts de littérature antique que nous possédons.

[7] La Manusmṛti est un traité de loi qui est daté environ du IIe siècle de notre ère. Il s’agit d’un texte en vers le plus important et le plus ancien de la tradition hindoue du dharma

[8] Livre des morts des Anciens Égyptiens : Il s’agit de rouleaux de papyrus, recouverts de formules funéraires, qui dans l’Egypte antique étaient placés à proximité de la momie ou contre celle-ci, dans les bandelettes.

[9] Les Entretiens de Confucius, aussi connus sous le nom d’Analectes, est une compilation de discours de Confucius (551-479 av. J.-C.) et de ses disciples ainsi que de discussions entre eux.

[10] Les Papiers posthumes du Pickwick Club (titre original anglais : The Posthumous Papers of the Pickwick Club), est le premier roman de Charles Dickens (1812-1870) à être publié sous forme de feuilleton, de 1836 à 1837.

[11] « Je le veux, je l’ordonne » en français.

[12] Rita est, dans la littérature védique, « l’Ordre cosmique ».

[13] Tao est un terme de philosophie chinoise. Le tao est la « Mère du monde », le principe qui engendre tout ce qui existe, la force fondamentale qui coule en toutes choses de l’univers.


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